« On est au Québec icitte. »

Cette phrase m’a été répétée plusieurs fois récemment. Je savais évidemment où j’étais. Nous étions à La Baie, dans un espace privé dont j’avais la responsabilité. J’intervenais pour demander que les lieux soient respectés lorsqu’une situation qui aurait dû rester banale a dégénéré.

Je ne partagerai pas tous les détails. Une démarche policière est en cours et je tiens à la respecter. Je ne nommerai personne et je ne souhaite soumettre personne au jugement public.

Je peux toutefois dire ce que j’ai personnellement vécu : des paroles que j’ai reçues comme une remise en question de mon appartenance, puis une bousculade, une chute sur l’asphalte et mon téléphone projeté au sol. Plus tard, la douleur m’a conduite à l’hôpital. Des blessures ont été constatées et j’ai porté plainte.

Mais ce qui continue de résonner en moi, au-delà de la douleur, c’est cette phrase : « On est au Québec icitte. »

Le Québec, je l’ai choisi pleinement

Oui, je sais que je suis au Québec. Je le sais parce que je l’ai choisi.

Je viens de célébrer mes 48 ans. J’ai vécu 18 de ces années au Québec. Lorsque je suis arrivée ici en 2008, je ne parlais pas encore français. J’ai dû reconstruire une partie de ma vie dans une nouvelle langue et une culture que je voulais comprendre, et non simplement côtoyer.

J’ai appris le français avec détermination, découvert l’histoire du Québec, ses traditions et ses régions. J’y ai travaillé, bâti une entreprise et créé ma vie. Aujourd’hui, je dirige une auberge à La Baie et je contribue, à ma façon, au dynamisme de la région.

J’en ai déjà parlé dans mon article Et si on écoutait un accent autrement?. Mon accent bolivien raconte d’où je viens. Il n’efface rien de ce que j’ai appris, construit et choisi depuis mon arrivée.

Le Québec n’est pas pour moi une adresse inscrite sur un document. C’est l’endroit où j’ai recommencé, où j’ai grandi et où je contribue chaque jour. Je suis une Québécoise d’adoption et j’en suis fière. C’est mon chez-moi.

Je n’ai rien à prouver pour mériter le respect

Pendant longtemps, lorsque certaines personnes remettaient en question ma place, mon premier réflexe était d’expliquer.

J’expliquais depuis combien de temps je vivais ici, les efforts consacrés à l’apprentissage du français, les projets réalisés et mon engagement envers la communauté. Comme si je devais présenter un dossier suffisamment convaincant pour être considérée comme pleinement légitime.

Aujourd’hui, je comprends que cette démonstration ne devrait jamais être nécessaire.

Je suis fière de mon parcours, mais ce ne sont pas mes réalisations qui me donnent droit au respect. Une personne ne devrait pas avoir à présenter un parcours exemplaire pour mériter d’être traitée avec dignité.

La dignité n’est pas une récompense accordée à ceux qui ont suffisamment prouvé leur valeur. Elle appartient à chacun.

Les valeurs que ma famille m’a transmises

Dans un autre article, Perfectionnisme vs Excellence : la leçon de vie de mon père, j’ai raconté une conversation avec mon père qui m’avait aidée à comprendre une différence fondamentale.

Le perfectionnisme vient de la pression de plaire et de correspondre aux attentes des autres. L’excellence vient plutôt d’un engagement envers soi-même, son travail, les personnes qui nous font confiance et les valeurs que l’on choisit d’honorer.

Cette leçon s’inscrit dans un héritage beaucoup plus vaste. Mes valeurs viennent de mes parents, de ma famille et de l’éducation que j’ai reçue. On m’a transmis le respect du travail et des personnes qui nous font confiance, le désir d’apprendre, l’humilité de recommencer et l’importance de traiter chacun avec dignité.

J’ai aussi grandi avec l’exemple d’une fermeté qui n’avait pas besoin d’humilier pour s’affirmer. Ma famille m’a appris que respecter les autres ne signifie pas renoncer à ses limites.

Cette leçon m’accompagne dans ma façon de travailler, de diriger et d’accueillir. Prendre soin d’un établissement, c’est aussi protéger les lieux, les personnes qui y travaillent et celles que nous recevons. Demander que cet espace soit respecté faisait partie de cette responsabilité.

Poser une limite ou exprimer un désaccord ne devrait jamais mener à l’humiliation ou à un geste physique.

Quand les mots donnent le sentiment d’exclure

« On est au Québec icitte. »

Ces mots pouvaient sembler rappeler un lieu. Dans le contexte où ils m’ont été répétés, je les ai plutôt reçus comme si quelqu’un venu d’ailleurs devait se taire et se rappeler chez qui il se trouvait.

Je ne prétends pas connaître ce que cette personne pensait. Je peux seulement parler de l’effet de ses paroles sur moi et de ce qu’elles sont venues réveiller après des années de remarques sur mon accent, mon prénom et mon origine.

Lors d’un désaccord, il arrive que l’on cesse de répondre aux idées pour s’attaquer plutôt à l’accent, aux origines ou au pays où une personne est née. « Retourne dans ton pays » devient alors une manière de lui faire croire qu’elle n’appartient pas pleinement à l’endroit où elle vit.

Lorsqu’on me demande de retourner dans mon pays, on oublie que mon chez-moi est ici, au Québec, sans que cela m’oblige à renier la Bolivie.

La Bolivie est le pays où je suis née. Elle représente mes racines, mon histoire et une part profonde de mon identité. Mes origines sont une source de fierté et de force. Elles ne seront jamais une insulte.

Le Québec est le lieu que j’ai choisi. Celui où je vis depuis 18 ans, où j’ai reconstruit ma vie, appris une nouvelle langue, travaillé, contribué et créé mon avenir. Ces deux appartenances font partie de moi et aucune ne devrait être utilisée pour me diminuer.

Mon accent ne prouve pas que je n’appartiens pas ici. Il témoigne du chemin parcouru pour y bâtir ma place. Il porte les efforts et les apprentissages nécessaires pour vivre pleinement dans une autre langue.

Il n’existe pas une seule manière d’avoir l’air québécois, un seul nom de famille légitime ni une seule façon valable de parler français. Le nom du Québec ne devrait jamais servir à diminuer quelqu’un ou à lui signifier qu’il a moins le droit de parler, d’intervenir ou d’appartenir.

Le Québec que je continue de choisir

Je ne veux pas que cette expérience efface toutes les personnes qui m’ont ensuite montré un tout autre visage.

À l’hôpital, l’équipe d’infirmières, le médecin et le radiologiste m’ont accompagnée avec beaucoup de bienveillance et de douceur. Chacun, dans son rôle, a contribué à ce que je me sente écoutée et soutenue. C’était une équipe formidable.

Les infirmières et le médecin m’ont répété que ce que je venais de vivre était inexcusable. Ils m’ont encouragée à signaler les faits, en m’expliquant que cette démarche pouvait avoir une portée au-delà de ma propre situation. Les policiers ont ensuite recueilli mon témoignage avec le même respect et la même bienveillance.

Dans un moment où je me sentais vulnérable, j’ai eu le sentiment d’être véritablement bien accompagnée.

C’est aussi pour des personnes comme celles-là que j’ai choisi le Québec et que je continue de le choisir : des personnes qui placent l’humanité avant le jugement, accompagnent avec douceur et nous rappellent que nous ne sommes pas seuls.

Elles représentent le Québec auquel je crois et auquel je suis fière d’appartenir.

Une expérience douloureuse ne résume pas une communauté entière. Mais la bienveillance de la majorité ne doit pas non plus nous obliger à garder le silence devant les paroles et les gestes qui blessent. Une communauté grandit lorsqu’elle peut reconnaître les situations difficiles et choisir d’y répondre avec respect, lucidité et solidarité.

Transformer une épreuve en apprentissage

Je partage cette expérience parce que la réflexion ne doit pas s’arrêter à ce qui m’est arrivé. Elle peut nous inviter à examiner nos propres mots, nos réactions dans le désaccord et la place que nous laissons aux autres.

Lorsque nous entendons un accent différent du nôtre, écoutons-nous réellement la personne ou nous arrêtons-nous à sa différence? Lorsqu’une limite nous est exprimée, savons-nous être en désaccord sans rabaisser? Et lorsqu’une personne se retrouve en difficulté, une question aussi simple que « Avez-vous besoin d’aide? » peut avoir une portée immense.

Je n’écris pas pour alimenter la colère ni pour obtenir une condamnation publique. Je ne commenterai pas l’enquête.

J’ai toujours trouvé dans l’écriture et le partage une manière d’observer, de comprendre et de transmettre ce que la vie m’apprend. Partager ne change pas ce qui s’est passé, mais peut empêcher qu’une expérience douloureuse ne produise que de la douleur.

Dans ma famille, j’ai appris à transformer chaque expérience en apprentissage. Celle-ci m’oblige à reconnaître quelque chose que j’aurais peut-être dû comprendre plus tôt : je n’ai plus à convaincre qui que ce soit que j’ai ma place.

Je continuerai à apprendre, à contribuer, à accueillir et à donner le meilleur de moi-même. Non pas pour devenir suffisamment québécoise aux yeux de certaines personnes, mais parce que l’excellence, la gratitude et le respect font partie de mes valeurs.

Alors oui, nous étions au Québec. Je le savais. Je l’ai choisi. Je continue de le choisir, avec son histoire, sa langue, sa beauté, ses défis et toutes les personnes qui m’y ont accueillie avec générosité.

Mon accent raconte d’où je viens. Mes gestes racontent ce que j’ai choisi de construire. Et mon appartenance, comme ma dignité, n’a besoin de la permission de personne.