Un appel choquant qui en dit long

Aujourd’hui, ma collègue à la réception de l’Auberge des 21, a reçu un appel profondément choquant. La personne au téléphone a exigé de parler à « quelqu’un qui parle québécois ». Avant de raccrocher, elle lui a lancé froidement : « Retourne dans ton pays. »

Ce genre de commentaire laisse sans voix. Il ne devrait jamais avoir sa place dans un échange humain, encore moins dans un contexte d’accueil et de service.

Une arrivée marquée par l’espoir et la détermination

Je suis arrivée au Québec en 2008. Je suis venue avec peu de moyens, mais avec une grande détermination : celle d’apprendre une nouvelle langue, de m’intégrer dans une culture qui m’était encore étrangère, de bâtir une vie dans un pays que j’avais choisi avec conviction.

J’ai appris le français avec cœur. J’ai étudié l’histoire du Québec avec respect. Je me suis immergée dans ses traditions, dans sa culture, dans ses codes. Et au fil des années, je suis tombée profondément en amour avec cette province.

Aujourd’hui, je dirige une auberge, je crée des emplois et je fais rayonner les richesses du Saguenay auprès de visiteurs venus d’ici et d’ailleurs. Mon objectif est simple : leur transmettre l’amour sincère que je porte au Québec à travers une expérience humaine, chaleureuse et authentique.

Un accent comme reflet d’un parcours inspirant

Oui, je parle avec un accent. Un accent bolivien. Un accent qui n’est pas une barrière, mais un témoignage vivant de mon parcours. Il raconte les efforts que j’ai faits pour apprendre, pour m’intégrer, pour adopter une langue et une culture qui n’étaient pas les miennes au départ, mais que j’ai choisies avec engagement et amour.

Cet accent est le reflet de mon histoire, de mes sacrifices, de ma persévérance. Et j’en suis fière.

Pourtant, malgré toutes ces années, malgré mon implication sincère dans la communauté, malgré les emplois créés et les projets réalisés, il m’arrive encore trop souvent d’être confrontée à des remarques blessantes.

Les paroles qui laissent des traces

Récemment, nous étions finalistes pour un prix. Sur scène, l’animateur a dit : « Nous sommes ici pour honorer les (mentionne de noms de famille traditionnels)… » Je suis certaine que ce n’était pas mal intentionné. Mais à ce moment-là, je me suis sentie exclue et j’ai compris que nous ne gagnerions pas.

Le bon nom. Le bon accent. La bonne image. Encore aujourd’hui, ça compte plus qu’on aimerait l’admettre.

On m’a déjà dit : « C’est dommage que ce ne soit pas une vraie Québécoise qui soit propriétaire. »
D’autres ont affirmé que je « volais des emplois ».
Un client, contrarié, m’a regardée et m’a lancé : « Vous, les Marias, vous devriez vous limiter à cueillir des fraises, pas à me dire comment me comporter quand je paie une chambre. »
Une autre fois, alors que j’aidais mes collègues à faire les chambres, une personne m’a dit, en riant : « Là, tu as vraiment l’air d’une vraie Latino. »

Un autre jour, un client, mécontent, a exigé : « Passez-moi votre supérieur, je veux parler à quelqu’un qui comprend vraiment. » Je me suis présentée comme la propriétaire. Il m’a regardée, surpris, et a répondu : « Évidemment, ici c’est pas Cuba, vous n’allez pas comprendre. »

Une fois, un homme m’a dit avec une forme de compliment maladroit : « Vous parlez très bien français pour une immigrante. » Comme si c’était étonnant qu’une femme avec un accent puisse s’exprimer clairement et gérer une entreprise.

Et récemment, une remarque qui m’a particulièrement marquée : un visiteur, regardant l’équipe en salle, a dit : « On dirait que votre équipe se remplit d’étrangères. » Quand je lui ai demandé pourquoi il disait cela, il a répondu : « La fille du déjeuner est foncée, c’est sûr qu’elle vient de ton pays. »

Ces phrases, parfois lancées à la légère, peuvent sembler anodines. Mais elles s’accumulent. Et elles pèsent.

Le vrai problème : les raccourcis identitaires

Je tiens à dire clairement que la cueillette des fraises comme le travail d’entretien ménager sont des métiers essentiels, exigeants et tout à fait respectables. Le problème ne vient pas de ces professions, mais du fait qu’on me les ait associées automatiquement, uniquement en raison de mon prénom ou de mon origine.

Ce jour-là, je donnais un coup de main à l’équipe, comme je le fais souvent. Mais la remarque qu’on m’a faite, même dite avec le sourire, m’a fait réfléchir.

Ce n’est pas le travail que je faisais qui m’a dérangée — c’est le raccourci entre mon apparence, mon accent et une place qu’on semblait juger “naturelle” pour moi. Ce genre de perception en dit long sur les stéréotypes encore présents, parfois inconsciemment.

Les microagressions du quotidien

Et ce ne sont pas des cas isolés. L’un de mes collègues, originaire de la Colombie, se fait encore aujourd’hui demander à la blague s’il a « apporté de la drogue ». Ces remarques sont dites en souriant, mais elles ne sont pas drôles. Elles peuvent sembler anodines, mais elles réduisent une culture, une personne, une histoire à un stéréotype blessant.

On m’a déjà dit, avec une forme de bienveillance maladroite : « Ne le prends pas personnel, les gens d’ici préfèrent faire affaire avec de vrais Québécois. » Comme si je devais comprendre que certaines personnes choisissent de ne pas venir à mon auberge ou à mon restaurant simplement parce qu’elles ne me perçoivent pas comme “assez québécoise”.

Comme si mon accent suffisait à remettre en question mes compétences, mes efforts, mon engagement.

Mais… c’est quoi être « assez québécoise » ?

Mais qu’est-ce que cela veut dire, “être assez québécoise” ?
Est-ce que cela se mesure à la prononciation d’un mot ?
À un nom de famille ?
À l’absence d’accent ?

Une équipe riche de sa diversité

À l’Auberge des 21, notre équipe est composée de Québécois de naissance et de Québécois d’adoption. Certaines personnes ont des accents : qu’ils soient du Maroc, de la France, de la Colombie, du Mexique ou du Brésil, cela ne définit ni leur compétence ni leur valeur.

Ce qui nous unit, c’est notre professionnalisme, notre bienveillance, notre fierté de bien faire les choses. Nous n’embauchons pas selon des critères culturels, mais selon des qualités humaines.

Ce qui compte ici, c’est l’authenticité, l’intégrité et l’envie sincère de bien accueillir.

Avancer discrètement… parfois par nécessité

Un jour, on m’a demandé pourquoi je ne me mettais pas davantage de l’avant comme propriétaire. Et j’ai répondu, avec un peu de tristesse : parce que les gens ne sont pas toujours prêts à accepter qu’une femme avec un accent soit à la tête d’un établissement.

Je n’aurais jamais dû avoir à penser cela, encore moins à le dire. Mais parfois, on apprend à avancer discrètement, à laisser les résultats parler à notre place, pour éviter les jugements trop hâtifs.

Aujourd’hui, je parle

Aujourd’hui, pourtant, je ressens le besoin de parler. Parce qu’aujourd’hui, je suis fatiguée. Et je suis touchée.

Touchée de voir que des collègues compétentes doivent encore se justifier parce qu’elles ont un accent.
Fatiguée de devoir constamment prouver ma légitimité avant même d’être écoutée.
Épuisée de constater que, pour certains, mes racines, mon nom ou ma façon de parler sont perçus comme des obstacles, alors qu’ils sont au contraire la richesse de mon parcours.

Je suis forte. Je sais qui je suis. Je connais ma valeur. Mais il y a des jours où tout cela devient lourd. Des jours où, malgré l’amour sincère que je ressens pour cette province, je me sens encore perçue comme “autre”.

Être une femme dans le monde entrepreneurial est déjà un défi. Être une femme avec un accent, c’est un défi supplémentaire — souvent silencieux, mais bien réel.

Ce n’est pas une plainte, c’est une invitation

Ce que je partage ici n’est pas une plainte. C’est un appel à la conscience. Une invitation à réfléchir.

Et si, avant de juger, on choisissait simplement d’écouter ?
Et si, plutôt que de s’arrêter à un accent, à un prénom ou à une origine, on prenait le temps de découvrir la personne qui se tient devant nous ?

Ce qui définit un être humain, ce n’est pas sa prononciation ni son nom. Ce sont ses gestes, son engagement, sa manière de traiter les autres.

Je suis fière

Je suis fière de contribuer au Québec.
Je suis fière de mon accent.
Je suis fière de ce que j’ai construit avec persévérance, respect et amour.

Et même si certains jours sont plus lourds que d’autres, je continuerai de me tenir droite, d’avancer et d’ouvrir des portes.

Je sais que la majorité des gens sont bienveillants. Je le constate chaque jour dans les sourires sincères, les gestes d’entraide, les paroles qui élèvent. Mon message ne s’adresse pas à ceux qui accueillent l’autre avec respect — au contraire, je leur dis merci.
Mais parfois, sans intention de blesser, une parole mal choisie peut laisser une trace. Ce que je souhaite, c’est qu’on puisse, ensemble, avancer vers un accueil encore plus conscient, plus humain, plus inclusif.

Et j’espère, sincèrement, qu’un jour, on n’aura plus besoin d’écrire ce genre de message.

« Ce n’est pas l’accent qui définit une personne, mais sa façon de traiter les autres. »