Il existe une croyance confortable dans nos métiers, une idée reçue qui rassure parce qu’elle trace des frontières nettes : la création d’un menu appartiendrait uniquement à ceux qui ont passé leur vie derrière les fourneaux, les mains marquées par le feu, la tête formée par des années de technique. Et je comprends cette croyance. Elle protège la rigueur. Elle protège l’excellence. Elle protège aussi un certain ordre, celui où la légitimité se prouve par un parcours balisé.

Sauf que la vraie vie, celle qu’on vit dans un hôtel indépendant, ne respecte pas toujours ces frontières. Elle les contourne, les mélange, les rend poreuses.

Ce soir, en cette dernière semaine de 2025, j’écris avec une densité particulière. Nous sommes le 25 décembre. Noël loin de ma famille en Bolivie. C’est aussi la fête de mon père, qui n’est plus en ce monde. Certaines dates font du bruit à l’intérieur, même quand on a appris à continuer. Ici, à La Baie, au Saguenay, je suis pourtant bien entourée : ma famille québécoise, mes collègues, et ces clients qui, sans le savoir, remplissent l’Auberge d’une chaleur bien réelle. Le service est passé, la cuisine respire, et j’ai ce moment pour réfléchir et partager.

Alors je m’autorise une phrase que je prononce avec précaution parce qu’elle pourrait être mal comprise si on la lit trop vite : je ne suis pas cheffe de formation, mais je me prépare à devenir l’architecte de nos saveurs. Cette démarche s’inscrit dans la continuité du travail déjà mené avec nos équipes : elle vise à clarifier une identité, pas à réinventer ce qui fonctionne. Et surtout, elle se construit avec notre brigade : je peux dessiner une direction, mais ce sont leurs mains et leur intelligence du feu qui lui donnent sa vérité.

Ce n’est pas une posture. C’est une décision de cohérence : relier l’assiette à la promesse, et la promesse au territoire.

Et si j’ose prendre cette place aujourd’hui, c’est précisément parce que je suis entourée de cuisiniers talentueux, de mains expertes, de gens qui maîtrisent la technique bien mieux que je ne pourrais le faire seule. Mon rôle n’est pas de remplacer leur savoir. Mon rôle est de créer un fil invisible entre la terre, la cuisine, la salle, l’hôtel, la promesse en ligne et l’émotion sur la table.

Le paradoxe de l’expertise sans titre

J’ai commencé ma carrière en restauration rapide en 1997. J’ai ouvert trois succursales d’une franchise. Ce n’était pas la gastronomie, mais c’était une école redoutable. J’y ai appris la structure, la constance, l’organisation, l’importance d’un service client irréprochable. J’y ai appris qu’un bon produit sans système solide devient fragile.

Cette rigueur ne m’a jamais quittée.

Aujourd’hui, lorsque je pense menu, je pense aussi faisabilité. Je pense cadence. Je pense équipe. Je pense respect du travail en cuisine. Une assiette peut être magnifique en théorie et devenir un fardeau en pleine salle comble. L’architecture du goût commence là : oser la beauté sans trahir la réalité opérationnelle.

Une mémoire sensorielle construite très tôt

Mon père était passionné de bons repas. À cinq ans, je mangeais déjà dans des restaurants de grande réputation à travers le monde. Nous voyagions ensemble et nous goûtions le monde ensemble. J’ai appris très tôt la rigueur des chefs, l’importance d’un ingrédient bien expliqué, la force d’une saveur qui marque.

Je me souviens de cette seconde de silence avant la dégustation. Ce moment où tout se décide. Est-ce que le plat tient vraiment, ou est-ce qu’il ne tient que dans l’idée ?

Cette mémoire des saveurs ne m’a jamais quittée. Elle n’est pas nostalgique. Elle est vivante. Je sais reconnaître ce qui manque. Ce qui est de trop. Ce qui déséquilibre. J’ai toujours eu une sensibilité très fine pour les saveurs et pour l’odorat, et je l’ai cultivée.

Treize ans au plus près des producteurs

Avec mon entreprise de marketing numérique, j’ai travaillé pendant treize ans à faire rayonner des producteurs. Pour le faire honnêtement, je ne pouvais pas rester derrière un écran. Je me suis immergée dans leur quotidien. Dans leurs défis. Dans leurs saisons. Dans leurs réalités économiques.

J’ai créé une centaine de recettes en ghost writing. J’ai passé des heures en cuisine à tester, goûter, ajuster. Je suis allée récolter des terres. Je suis montée sur des escaliers pour cueillir un fruit. J’ai découvert des récoltes, des productions, des contraintes invisibles pour le consommateur.

Je me suis attachée profondément à la terre d’ici. Pas de manière romantique. De manière lucide.

Quand on connaît la réalité des producteurs, on ne parle plus de “local” comme d’un argument marketing. On le traite comme une responsabilité.

Mon implication réelle depuis 2022

Depuis 2022, je suis propriétaire de l’Auberge des 21, un établissement hôtelier où l’hébergement est au cœur de notre mission. Le restaurant n’est pas une entité à part, mais un service qui enrichit l’expérience globale de nos clients. Nous avons travaillé avec des cuisiniers talentueux et chacun a laissé sa marque.

Et même si je n’ai pas pris la place d’une cheffe dans l’exécution quotidienne, je n’ai jamais été en dehors de la cuisine. J’ai goûté chaque création. J’ai tenu la ligne sur les fournisseurs et la cohérence des ingrédients. J’ai appris les exigences de nos certifications et je les ai fait respecter. J’ai demandé une cohérence dans les produits utilisés et encouragé des choix plus respectueux, plus alignés avec nos valeurs.

En 2023, j’ai suivi la formation Gestionnaire d’établissement alimentaire de la MAPAQ. Non pas pour ajouter un titre, mais pour porter les bonnes pratiques avec sérieux et en être une ambassadrice concrète, dans la réalité de nos journées.

Il m’est aussi arrivé de passer derrière les fourneaux pour certaines demandes de groupes privés — des déjeuners, des dîners, parfois des soupers. Jamais pour remplacer le service régulier du restaurant. Mais pour comprendre encore plus finement le rythme, la pression, les ajustements en temps réel. Cette expérience m’a surtout confirmé une chose : on ne parle pas d’une cuisine qu’on ne respecte pas.

Les cadres qui nous élèvent

Nous faisons partie de programmes qui nous tiennent à un haut standard : Ambassadeur de la Zone boréale, Aliments du Québec au menu, La Fourchette Bleue, Terroir et Saveurs, ICI on recycle +.

Je ne les vois pas comme des badges. Je les vois comme des garde-fous. Des cadres qui empêchent la facilité. Des contraintes créatives qui nous obligent à rester alignés.

Peut-on structurer l’émotion sans la refroidir ?

On vit à une époque où tout peut être mesuré : RevPAR, taux d’occupation, panier moyen, coût de revient. En marketing, on parle de SEO, de conversion, d’API, de parcours client omnicanal. Je connais ces mots. J’ai vécu dedans.

Bref : on mesure pour mieux accueillir, pas pour se déshumaniser.

La donnée peut sécuriser. Elle peut structurer. Mais elle ne doit jamais remplacer l’intuition sensible. La mémoire gustative. La capacité à sentir qu’un plat raconte quelque chose de vrai.

Ma mémoire des saveurs est une forme de technologie. Une base de données émotionnelle. Quand on réussit à traduire cette mémoire en direction gustative, puis à la confier aux mains techniques d’une brigade, il se passe quelque chose de rare : l’intime devient partageable.

Ce que je choisis pour 2026

En cette fin de 2025, je ne cherche pas à révolutionner la cuisine. Il s’agit d’affirmer plus clairement notre identité, avec cohérence et respect.

Je partage un engagement : celui de participer plus intentionnellement à la conception de nos menus pour 2026. D’injecter davantage d’alignement entre ce que nous sommes, ce que nous promettons et ce que nous servons.

Je veux que nos clients goûtent le Saguenay. Je veux qu’ils sentent le respect des producteurs. Je veux que nos assiettes aient une colonne vertébrale.

Et si je dois résumer ce qui m’amène ici, ce 25 décembre, ce serait ceci : je ne suis pas cheffe de formation. Mais je sais reconnaître quand un lieu est prêt à devenir plus intentionnel.

Et pour 2026, j’ai choisi de participer pleinement à cette intention.