Ce matin, j’ai reçu un courriel qui m’appelait “Dr. Valeria”.

Je n’ai pas ressenti de fierté en lisant ces mots. J’y ai surtout vu une projection, une tentative de me placer dès la première ligne dans une identité que je n’ai jamais cherchée, comme si le simple fait de l’énoncer pouvait suffire à créer un doute, ou peut-être même un désir. Ce type d’entrée en matière n’est pas anodin. Il repose sur une mécanique simple, mais efficace : nous montrer une version de nous-mêmes que nous pourrions être tentés d’accepter.

La proposition était claire. Un doctorat honorifique, présenté comme étant attribué par une institution universitaire, accompagné d’un diplôme, d’une reconnaissance officielle et de la possibilité d’utiliser le titre de “Docteure”. Une reconnaissance structurée, tangible, avec tout ce qu’il faut pour lui donner du poids.

Une reconnaissance qui ressemble à de la légitimité

Le fait que ce type de reconnaissance s’inscrive dans un cadre formel, avec une institution, une cérémonie et des éléments concrets, contribue à la rendre crédible. C’est précisément ce qui la rend intéressante à analyser. Plus quelque chose ressemble à une forme de légitimité reconnue, plus il devient facile de lui attribuer une valeur réelle, surtout lorsque cette valeur répond à une question que l’on porte déjà en soi.

Dans le milieu académique traditionnel, un doctorat honorifique, honoris causa, est une distinction offerte par une institution à une personne dont le parcours est déjà reconnu comme exceptionnel. Il ne se demande pas, il ne s’achète pas, et il ne vient pas combler un manque. Il vient souligner ce qui est déjà établi. Lorsque cette logique est inversée, la nature même de la reconnaissance change. Ce qui devrait être une conséquence devient une proposition, et ce déplacement mérite d’être observé avec lucidité.

Pourquoi c’est tentant (et humain)

Il serait trop simple de rejeter ce type d’offre en la réduisant à une question de crédulité. Ce n’est pas ce qui se joue ici. Ce type de proposition trouve un écho parce qu’il répond à quelque chose de profondément humain. Nous évoluons dans des environnements où la valeur ne se mesure pas toujours clairement, où les efforts sont souvent invisibles, et où les résultats mettent du temps à être reconnus. Dans cet espace, il devient naturel de chercher des repères extérieurs, des signes qui viennent confirmer que nous avançons dans la bonne direction.

À certains moments d’un parcours, ce besoin de visibilité ou de validation peut devenir plus présent. Choisir ce type de reconnaissance peut alors sembler cohérent, presque logique, parce qu’il offre une réponse immédiate à une question qui, elle, ne l’est pas. Ce n’est pas une question d’intelligence. C’est une question de positionnement intérieur.

Mais ce type de réponse, même lorsqu’il paraît structuré et crédible, ne remplace pas ce qui construit une crédibilité durable.

La confusion entre titre et valeur

La crédibilité ne fonctionne pas comme un élément que l’on ajoute à son identité. Elle ne se décrète pas et ne se transfère pas. Elle se construit dans le temps, dans la cohérence des actions, dans la constance des décisions, et dans la manière dont une trajectoire se déploie, souvent bien au-delà de ce qui est visible.

Chercher à accélérer ce processus est compréhensible. Mais aucun raccourci ne peut se substituer à l’expérience réelle. Un titre peut impressionner à première vue, mais s’il n’est pas soutenu par une substance équivalente, il crée un décalage. Il devient une forme de représentation qui ne repose sur rien de suffisamment solide pour durer.

Cette confusion ne concerne pas seulement ceux qui acceptent ce type de reconnaissance. Elle touche aussi ceux qui observent. Nous avons tous déjà vu passer l’annonce d’un doctorat honorifique et ressenti, parfois sans même nous en rendre compte, une forme de comparaison. Une impression que quelqu’un a atteint un niveau que nous n’avons pas encore atteint. Cette réaction est humaine, mais elle repose souvent sur une lecture incomplète, où le symbole est confondu avec la valeur réelle.

La vraie mesure ne se trouve pas dans ce qui est affiché. Elle se trouve dans ce qui est construit.

Se choisir plutôt que se faire valider

Dans les dernières années, j’ai beaucoup réfléchi à cette idée de se choisir. Non pas comme un concept abstrait, mais comme une posture concrète, qui implique d’avancer sans attendre une validation extérieure, de prendre des décisions sans garantie, et de continuer sans attendre d’être validé.

Ce positionnement demande de renoncer à quelque chose de profondément ancré, cette idée qu’un signal extérieur viendra, à un moment précis, confirmer que nous sommes enfin arrivés. Ce type de reconnaissance propose exactement cela, un signal rapide, visible, facile à partager. Mais ce signal n’a de valeur que si on choisit de lui en donner.

La véritable question n’est donc pas de savoir si ce type de reconnaissance existe ou non. Elle est de savoir ce que l’on en fait, et surtout, ce que l’on cherche à travers elle.

Ce matin, j’ai reçu une proposition. Une proposition claire, structurée, tangible. Mais derrière cette proposition, il y avait une question beaucoup plus simple, et beaucoup plus exigeante : ai-je besoin de cela pour valider ce que je suis en train de construire ?

La réponse, pour moi, est non.

Et c’est peut-être là que se trouve l’intérêt réel de ce type de situation. Non pas dans l’offre elle-même, mais dans ce qu’elle nous oblige à clarifier. Où cherchons-nous encore, parfois inconsciemment, des signes extérieurs pour nous rassurer ? Et qu’est-ce que cela dit de la manière dont nous reconnaissons notre propre parcours ?

La crédibilité ne se reçoit pas. Elle ne s’ajoute pas. Elle ne se décrète pas.

Elle se construit, lentement, à travers ce que l’on fait, ce que l’on décide, et ce que l’on assume.

Et elle commence toujours au même endroit : dans la manière dont on choisit de se reconnaître soi-même.