Aujourd’hui, j’ai pris le temps de lire le livre blanc publié par La Table Ronde sur la gastronomie québécoise à l’horizon 2030. Ce type de document demande un vrai travail de fond, et c’est précisément ce qui le rend précieux : il permet de relier des réalités qui, autrement, resteraient dispersées d’un établissement à l’autre, sans toujours être mises en perspective ou reconnues comme faisant partie d’un même mouvement.
Pour celles et ceux qui souhaitent le lire, je vous laisse le lien ici : https://latableronde.ca/uploads/2026/03/LaTableRonde_Livre_blanc_2026_VFdigital.pdf
En avançant dans la lecture, je ne cherchais ni à approuver ni à contredire, mais plutôt à reconnaître ce que ce texte venait éclairer dans des choses déjà vécues, déjà observées, déjà comprises intuitivement sur le terrain. C’est cette impression de reconnaissance qui m’a surprise par sa force.
Ce que la stratégie aide à mieux reconnaître sur le terrain
Le livre blanc défend une idée importante, à savoir que la gastronomie ne se limite pas à une offre, mais qu’elle agit également comme un levier économique, touristique, culturel et identitaire. Présentée ainsi, cette idée peut sembler presque évidente, mais elle prend une toute autre profondeur lorsqu’on la ramène à la réalité concrète d’un établissement, là où les décisions ne se formulent pas en stratégie, mais se prennent dans l’action, souvent de manière progressive.
Sur le terrain, cette notion ne s’incarne pas dans un plan clairement défini, mais dans une suite de choix, parfois discrets, parfois ajustés sans être formalisés, qui finissent par dessiner une cohérence dans le temps. J’ai récemment écrit sur une transition que nous avons faite à l’Auberge des 21, une décision qui, avec du recul, illustre assez bien ce dont parle le livre blanc, mais vue de l’intérieur : https://www.valerialandivar.ca/service-culinaire-quebec/
Avec un peu de recul, je comprends mieux aujourd’hui que ce type d’ajustement, qui peut sembler très local au départ, touche en réalité à quelque chose de beaucoup plus large, non pas parce que nous avons cherché à appliquer une vision théorique, mais parce que nous avons pris le temps d’écouter ce qui se passait réellement devant nous et d’y répondre avec justesse.
La gastrodiplomatie, lorsqu’elle devient concrète
Le livre blanc parle de gastrodiplomatie, un terme structurant qui permet de situer la gastronomie dans un rôle plus large que celui d’un simple service, mais qui, dans la réalité, prend rarement la forme d’un concept visible. Ce qui m’a intéressée, c’est de voir à quel point cette idée existe déjà dans des gestes très simples, qui ne sont ni mis en scène ni expliqués, mais qui participent pourtant à quelque chose de beaucoup plus grand.
À certains moments, cela consiste simplement à proposer quelque chose qui appartient réellement au territoire, sans chercher à le transformer ou à le rendre plus impressionnant qu’il ne l’est déjà. À d’autres, cela tient davantage à la capacité d’accompagner un rythme, une saison, une énergie particulière dans la journée d’un client, sans imposer une structure qui ne lui correspond pas.
Ce qui marque n’est pas nécessairement la sophistication, mais plutôt la justesse, c’est-à-dire la capacité à faire coïncider un produit, un moment et un lieu sans créer de friction. C’est dans cette justesse qu’une cuisine commence à raconter quelque chose de plus grand qu’elle-même, non pas de manière spectaculaire, mais avec suffisamment de précision pour qu’un visiteur reparte avec une impression claire, parfois difficile à expliquer, mais profondément ancrée.
Le livre blanc formule avec beaucoup de précision cette capacité de la cuisine à influencer la perception d’un territoire, à nourrir une identité et à soutenir une attractivité réelle. Dans la vie d’un établissement, cela ne se traduit pas par une stratégie visible, mais par une cohérence qui se répète, service après service, dans la manière de choisir, de préparer et de servir.
Entre ambition et réalité opérationnelle
L’un des aspects les plus lucides du document concerne la réalité économique de la gastronomie, car derrière les notions de rayonnement et d’attractivité se trouve un modèle exigeant, parfois fragile, fortement dépendant de la main-d’œuvre, de la fréquentation et des cycles économiques qui influencent directement l’équilibre d’une opération.
Cette tension est bien réelle sur le terrain, et elle oblige à poser des questions qui dépassent largement la simple qualité culinaire. Il ne s’agit pas seulement de bien cuisiner, mais de structurer une offre capable de soutenir cette exigence dans le temps, sans créer une complexité qui finit par fragiliser l’ensemble.
Dans ce contexte, les décisions deviennent plus fines et plus exigeantes, puisqu’il faut être capable d’offrir une expérience qui a du sens sans alourdir inutilement l’opération, de maintenir une constance réelle malgré des contextes variables, et de créer de la valeur perçue sans ajouter des couches qui n’enrichissent pas réellement l’expérience du client. Ces questions sont profondément ancrées dans la réalité quotidienne, mais elles rejoignent directement les enjeux plus larges que le livre blanc met en lumière.
L’attractivité se joue dans des moments justes
Le document rappelle que la gastronomie agit comme moteur d’attractivité touristique, ce qui est facile à comprendre lorsqu’on observe les grandes tendances, mais qui, sur le terrain, prend une forme beaucoup plus discrète et concrète. L’attractivité ne se construit pas dans les intentions, mais dans des moments précis, dans des expériences qui s’intègrent naturellement à un séjour, dans des saveurs qui surprennent sans déstabiliser, et dans une cohérence qui ne demande aucun effort au client pour être comprise.
Ce qui reste en mémoire n’est pas toujours ce qui impressionne le plus, mais ce qui tombe juste, et cette justesse ne s’improvise pas. Elle se construit avec le temps, avec l’écoute et avec une attention réelle portée à des détails qui, pris isolément, peuvent sembler mineurs, mais qui, ensemble, définissent la qualité d’une expérience.
Une vision qui tient parce qu’elle peut être vécue
Ce livre blanc réussit à relier des éléments qui, autrement, pourraient sembler dispersés, et il propose une direction, une cohérence et une ambition à l’échelle du Québec. Mais une vision comme celle-là ne peut réellement tenir que si elle est portée et vécue sur le terrain, dans des contextes très concrets.
Elle a besoin d’établissements qui observent, qui ajustent, qui testent et qui apprennent, d’équipes qui comprennent que l’expérience ne se joue pas uniquement dans ce qui est servi, mais dans la manière dont cela s’inscrit dans un moment plus large, et surtout d’une capacité à rester en contact avec le réel, même lorsqu’on parle de stratégie. C’est probablement là que le lien entre vision et terrain devient le plus naturel.
Ce que je retiens, simplement
Cette lecture ne transforme pas ce que nous faisons du jour au lendemain, mais elle permet de confirmer, de structurer et parfois d’éclairer différemment des choses déjà présentes. Elle rappelle que la gastronomie québécoise possède une force réelle, mais aussi que cette force ne repose ni sur des intentions seules ni sur des concepts bien formulés.
Elle repose sur une accumulation de décisions cohérentes, sur une capacité à rester ancré dans son contexte, sur une attention portée à ce qui se passe réellement, ici, maintenant, et sur une forme de constance qui, avec le temps, donne du poids à une vision. C’est cela que j’ai reconnu dans ce document, et c’est probablement ce qui rend cette réflexion particulièrement intéressante.




















