Lorsque j’ai entendu récemment l’expression immigrant-splaining, elle ne m’a pas choquée. Elle m’a arrêtée. Non pas parce qu’elle pointait une injustice spectaculaire, mais parce qu’elle mettait des mots sur une série de micro-situations banales, souvent bien intentionnées, que beaucoup de personnes issues de l’immigration reconnaissent immédiatement, sans toujours avoir su les nommer.

Quand un mot éclaire sans accuser

L’immigrant-splaining ne renvoie pas à un rejet frontal, ni à une hostilité déclarée. Il s’inscrit dans une zone plus floue, plus délicate, faite de réflexes culturels, de raccourcis mentaux et de bonnes intentions rarement questionnées. Il apparaît dans ces moments où l’on explique à quelqu’un ce qu’il comprend déjà, non pas par mépris, mais par habitude. Dans ces gestes d’accueil qui, parfois, rappellent malgré eux à l’autre qu’il reste encore un peu à l’extérieur.

Vivre ici, longtemps, et être encore expliqué

Cela fait plus de vingt ans que je vis au Québec. J’y ai construit ma vie, ma carrière, mes entreprises. J’y travaille, j’y emploie, j’y investis, j’y contribue. Je suis citoyenne canadienne et je me considère sincèrement Québécoise d’adoption. Non pas par désir d’adhésion symbolique, mais par engagement réel envers un territoire, une culture, une économie, une communauté humaine.

Et pourtant, malgré le temps, malgré l’expérience, malgré l’ancrage, il arrive encore que l’on m’explique le Québec. Doucement. Poliment. Souvent avec bienveillance. Mais comme si une part de ma compréhension demeurait inévitablement incomplète.

La subtilité des micro-situations

Ce qui rend cette dynamique particulièrement difficile à nommer, c’est qu’elle ne se manifeste pas dans les grands discours, mais dans les détails. Dans le ton employé lors d’une réunion. Dans une reformulation inutile d’une idée pourtant claire. Dans cette phrase prononcée sans malice : « Oui, mais ici, c’est différent. »

Différent de quoi ? De quel ailleurs parle-t-on exactement ? Et surtout, à partir de quand reconnaît-on que l’autre a non seulement observé cette différence, mais qu’il l’a intégrée, analysée et parfois même enrichie par son regard comparatif ?

Quand l’intégration reste perçue comme inachevée

Beaucoup de personnes interagissent encore avec les immigrants comme si leur vie commençait le jour de leur arrivée dans le pays d’accueil. Comme si tout ce qui précède appartenait à une zone floue, difficilement transférable, donc secondaire. Cette perception, rarement consciente, a pourtant des effets bien réels. Elle peut réduire une trajectoire humaine complexe à une simple phase d’adaptation et maintenir l’individu dans une posture d’apprentissage perpétuel, même lorsque l’intégration est depuis longtemps acquise.

Une réalité bien présente dans le monde du travail

Dans le monde du travail, et particulièrement dans des secteurs comme le tourisme et l’hôtellerie, cette réalité mérite une attention particulière. Nous évoluons dans une industrie fondée sur l’accueil, la rencontre et la compréhension de l’autre. Nous valorisons l’expérience client, l’émotion et la diversité des parcours. Pourtant, en interne, il arrive que nous reproduisions des schémas qui limitent la pleine reconnaissance des expériences venues d’ailleurs, même lorsqu’elles sont désormais profondément enracinées ici.

Des intentions sincères, des effets bien réels

Il est important de le dire clairement : l’immigrant-splaining n’est pas synonyme de rejet. Il ne traduit pas nécessairement une volonté d’exclusion. Il est souvent le produit d’un cadre de référence unique, celui de la personne qui n’a jamais eu à migrer, jamais eu à reconstruire ses repères dans un autre contexte culturel, économique ou social.

Pour celle-ci, le fonctionnement local est si évident qu’il semble naturel de le réexpliquer, sans toujours mesurer l’impact de cette répétition sur l’autre. Or, expliquer constamment à quelqu’un ce qu’il comprend déjà finit par produire l’effet inverse de celui recherché.

La fatigue invisible de devoir toujours prouver

À long terme, cette dynamique peut éroder la confiance, freiner la prise de parole et limiter la contribution. Non pas par manque de compétence, mais par fatigue. Une fatigue discrète, cumulative, née du sentiment de devoir continuellement démontrer que l’on « comprend », que l’on est légitime, que l’on appartient pleinement à l’espace professionnel.

Ce que change la reconnaissance réelle des parcours

Au fil des années, dans mes équipes, j’ai observé à quel point la reconnaissance réelle des parcours humains transforme la dynamique de travail. Lorsque les personnes sentent que leur expérience antérieure est accueillie comme une richesse — et non comme une étape à dépasser —, elles s’engagent différemment. Elles osent proposer, nuancer, parfois remettre en question des façons de faire établies, non par opposition, mais par désir d’amélioration.

C’est précisément là que réside la valeur stratégique de la diversité.

Quand l’expérience d’ailleurs devient un atout stratégique

À l’inverse, lorsque l’on reste prisonnier d’une vision hiérarchique des savoirs, où l’expérience locale prime systématiquement sur toute autre, on se prive d’un regard précieux. Les personnes ayant vécu ailleurs développent souvent une capacité fine à décoder les systèmes, à comparer les modèles et à distinguer ce qui relève de la culture de ce qui relève de la structure. Cette compétence, acquise par nécessité, devient un atout majeur dans des contextes de transformation et d’innovation.

Écouter avant d’expliquer

Aborder la question de l’immigrant-splaining de manière constructive, c’est accepter de revoir certaines habitudes relationnelles. Cela commence par un geste simple, mais puissant : écouter avant d’expliquer. Poser des questions plutôt que présumer. Demander à l’autre comment il perçoit la situation, plutôt que lui dire comment elle fonctionne.

Ces ajustements, qui peuvent sembler minimes, ont un impact profond sur le sentiment de reconnaissance et d’appartenance.

Un enjeu central pour les leaders et gestionnaires

Pour les gestionnaires et les leaders, cette réflexion est loin d’être théorique. Elle touche directement la capacité à mobiliser les talents, à créer des équipes solides et durables, à bâtir des environnements de travail où chacun peut contribuer pleinement. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et de transformations rapides, les organisations qui sauront valoriser l’intelligence issue de parcours multiples seront mieux outillées pour s’adapter.

L’intégration comme relation vivante

Il est également essentiel de reconnaître que l’intégration n’est pas un état figé, mais une relation vivante. Elle ne repose pas uniquement sur les efforts de la personne immigrante, mais aussi sur la capacité de la société d’accueil à évoluer dans sa manière de reconnaître l’autre. L’appartenance ne se décrète pas ; elle se construit dans la durée, à travers des interactions quotidiennes empreintes de respect et de curiosité.

Se questionner soi-même, avec humilité

Pour ma part, cette réflexion m’amène à porter un regard attentif sur mes propres pratiques. Dans mes rôles de gestionnaire et de stratège, est-ce que je laisse suffisamment de place aux voix différentes ? Est-ce que je reconnais quand une explication est utile et quand elle devient superflue ? La conscientisation commence toujours par soi, et elle gagne à rester humble.

Déplacer le langage pour transformer les relations

Parler d’immigrant-splaining, ce n’est pas pointer des coupables. C’est ouvrir un espace de dialogue. C’est inviter chacun à examiner ses réflexes, non pour les condamner, mais pour les affiner. Dans un monde de plus en plus interconnecté, la capacité à écouter réellement l’autre devient une compétence centrale du leadership contemporain.

Au fond, la question n’est pas de savoir qui comprend le mieux, ni qui a le plus d’années « ici ». Elle est de savoir comment nous construisons ensemble une compréhension partagée, nourrie par des expériences diverses, ancrée dans le respect mutuel.

Si ce texte permet, ne serait-ce qu’une fois, de remplacer la phrase « tu ne comprends pas » par « comment vois-tu les choses ? », alors il aura rempli sa fonction. Parce que c’est souvent dans ces micro-déplacements du langage et de l’écoute que se jouent les transformations les plus durables. Et parce que, dans le tourisme comme dans toute organisation humaine, l’hospitalité commence bien avant l’accueil du client : elle commence dans la manière dont nous accueillons la parole de ceux qui travaillent à nos côtés.