En 2008, je suis arrivée au Québec avec peu de moyens et sans parler français. J’avais choisi de recommencer une partie de ma vie dans un endroit que je voulais découvrir, comprendre et faire mien.
De l’extérieur, vivre dans un nouveau pays peut sembler excitant. Il y a la découverte, les possibilités, l’impression qu’une nouvelle page s’ouvre. Tout cela est vrai. Mais cette image raconte rarement ce que le départ exige, ce que la distance transforme et les efforts nécessaires pour retrouver sa place là où personne ne connaît encore notre histoire.
Je n’arrivais pourtant pas sans histoire.
En Bolivie, j’avais déjà travaillé dans plusieurs domaines. J’avais été productrice de télévision et, à 25 ans, directrice de production responsable de dix-huit émissions. J’avais appris à créer avec peu de ressources, à diriger des équipes, à écouter, à décider et à trouver des solutions.
En arrivant au Québec, rien de cela n’avait disparu. Mon expérience était simplement devenue moins visible. Il fallait apprendre à l’expliquer dans une nouvelle langue, à l’adapter à un autre contexte et, parfois, à démontrer de nouveau ce que je savais déjà faire.
Voilà une réalité de l’immigration que l’on comprend parfois mal : recommencer ne signifie pas repartir de rien. Nous ne possédons pas encore la carte du nouvel endroit, mais nous n’arrivons pas sans boussole. Notre expérience, nos erreurs, nos responsabilités et les décisions déjà prises voyagent avec nous.
Dans une nouvelle rencontre, ce qu’il nous reste à apprendre est souvent plus visible que ce que la vie nous a déjà enseigné. Le reste apparaît avec un peu de temps et de curiosité.
La vie que l’on quitte ne se met pas sur pause
Partir, ce n’est pas seulement changer d’adresse. C’est s’éloigner de sa famille, de ses amis, de sa langue telle qu’on la parle spontanément, des rues que l’on connaît sans avoir besoin de s’orienter et des personnes qui se souviennent de nous avant nos réalisations.
Pendant que nous apprenons à vivre ailleurs, la vie continue dans notre pays d’origine. Les anniversaires, les mariages, les naissances et les rencontres ont toujours lieu. Nous y assistons parfois à travers un écran. Les conversations se poursuivent, de nouveaux souvenirs se forment et certaines références communes finissent par nous échapper.
Il existe là une forme de deuil difficile à expliquer. Rien n’a complètement disparu, mais rien n’est demeuré exactement comme avant.
On peut aimer profondément la vie que l’on bâtit et ressentir le manque de celle que l’on a quittée. On peut être reconnaissante envers son pays d’accueil et avoir le cœur serré en pensant à sa famille. Ces sentiments peuvent vivre ensemble sans remettre notre choix en question.
Redevenir débutante sans devenir moins capable
Lorsque je suis arrivée, mon premier emploi a été celui d’enseignante d’espagnol. J’ai aussi travaillé dans une entreprise de téléphonie mobile, où chaque échange avec un client devenait à la fois une responsabilité professionnelle et une leçon de français.
Je cherchais mes mots, j’observais les réactions et je recommençais lorsque je m’exprimais mal. Je n’étais pas devenue moins compétente. J’étais compétente dans un contexte que je devais encore apprendre.
Si vous vivez cette étape aujourd’hui, il se peut que votre expérience vous semble soudainement moins reconnue. Votre premier emploi ne correspond peut-être pas aux responsabilités que vous aviez auparavant. Vous cherchez vos mots alors que, dans votre langue, vous savez parfaitement défendre une idée, résoudre un problème ou diriger une équipe.
J’aurais aimé entendre plus tôt qu’on peut être débutante dans un système sans être débutante dans la vie. Un premier emploi n’annonce pas une dernière destination. Un accent ne mesure pas l’intelligence. Le temps nécessaire pour comprendre une culture ne diminue en rien ce que l’on pourra lui apporter.
Il est possible d’avancer avec humilité sans se rapetisser. Poser des questions et accepter une aide sincère n’effacent pas notre autonomie. Apprendre les codes du lieu que nous avons choisi ne nous oblige pas non plus à abandonner les valeurs, les compétences et la mémoire que nous avons apportées avec nous.
Ce que les résultats ne montrent pas
Pour améliorer mon français, je m’étais imposé une discipline quotidienne. J’écoutais la télévision et la radio en français, je lisais, je notais les expressions nouvelles et je pratiquais dès que j’en avais l’occasion. J’ai commencé un blogue pour écrire et partager ce que j’apprenais.
Ce blogue, créé comme un exercice de langue, a contribué à ouvrir une nouvelle carrière. Au fil des années, j’ai bâti une entreprise de marketing numérique, accompagné une cinquantaine de clients et donné des conférences et des formations en trois langues dans une trentaine de villes. J’ai eu l’occasion de représenter le Québec lors d’événements à l’étranger. Aujourd’hui, je dirige l’Auberge des 21 à La Baie, je crée des emplois et je participe au développement touristique de ma région.
Je regarde ce parcours avec gratitude. Il repose sur beaucoup de travail, mais aussi sur les personnes qui m’ont accueillie, fait confiance, enseigné quelque chose ou ouvert une porte.
Rien de tout cela ne s’est construit en une seule décision. Il y a eu des refus, des ajustements, des heures de travail que personne ne voyait et des moments où je ne connaissais pas encore l’étape suivante. La progression n’est devenue visible que beaucoup plus tard, lorsque tous ces gestes ont fini par former une trajectoire.
Je reconnais aussi la part de chance dans mon parcours : des rencontres importantes, des personnes qui ont cru en moi et des occasions arrivées au bon moment. Chaque ouverture demandait ensuite du travail, de la constance et le désir de continuer à apprendre.
La confiance ne dépend pas de l’unanimité
Pendant longtemps, j’ai voulu prouver que j’étais à la hauteur. Lorsqu’on recommence dans une autre langue, on peut facilement croire qu’il faut éviter chaque erreur, travailler davantage et être irréprochable pour mériter la même confiance que les autres.
Les valeurs transmises par mes parents et ma famille m’ont aidée à sortir de cette pression. Dans mon article sur la différence entre le perfectionnisme et l’excellence, je raconte une leçon qui a façonné ma manière de travailler : le perfectionnisme cherche l’approbation, tandis que l’excellence vient de l’engagement envers son travail, les personnes qui nous font confiance et soi-même.
Cette distinction devient particulièrement précieuse lorsque notre différence attire parfois le jugement.
La confiance en soi ne consiste pas à croire que tout le monde nous appréciera. Elle consiste à savoir que le regard des autres ne décide pas de notre valeur.
Je reste sensible à ce que les autres pensent. Nous le sommes tous. La confiance empêche simplement qu’un refus, une critique ou une incompréhension devienne un verdict sur ce que nous valons.
Avec le temps, j’ai cessé de voir mon accent comme quelque chose qu’il fallait atténuer pour rassurer. J’y entends maintenant le chemin parcouru entre deux langues et deux cultures. J’ai écrit à ce sujet dans Et si on écoutait un accent autrement? et, plus récemment, dans Je sais que je suis au Québec. Je l’ai choisi.
Mes racines boliviennes et mon appartenance au Québec ne se font pas concurrence. Elles se rencontrent dans la femme, l’entrepreneure et la dirigeante que je suis devenue.
À Santa Cruz, en Bolivie, nous avons une expression que j’aime beaucoup : « El camba nace donde quiere. » Le mot camba désigne une personne de notre région. Cette expression porte une idée simple et généreuse : on peut être né ailleurs, choisir cette culture et y être accueilli.
Dans le même esprit, une phrase me vient :
« Un Québécois naît où il veut. »
Je la reçois comme une image d’accueil, et non comme une définition. Dans mon cas, elle dit qu’une Québécoise peut aussi être née à Santa Cruz. Mon appartenance au Québec s’est construite au fil de dix-huit années de vie, d’apprentissage, de travail, d’amitiés et d’engagement. Elle s’est formée dans l’amour d’un territoire, la participation à sa communauté et le désir sincère d’en prendre soin.
Je suis très fière et reconnaissante d’avoir la citoyenneté bolivienne et la citoyenneté canadienne. Pouvoir dire « chez moi » en parlant de la Bolivie comme du Québec est l’une des grandes richesses de ma vie. Ce sont mes deux endroits préférés au monde, chacun profondément lié à celle que je suis.
Quand la curiosité ouvre la rencontre
Lorsque nous rencontrons une personne avec un accent, nous découvrons d’abord ce qu’elle vit aujourd’hui. Une grande partie de son histoire demeure encore invisible.
Elle a peut-être déjà dirigé une équipe, créé une entreprise, soigné des patients, enseigné, construit des bâtiments ou élevé une famille. Elle occupe peut-être aujourd’hui un poste différent parce qu’elle apprend la langue, cherche à faire reconnaître ses compétences ou accepte simplement une première porte d’entrée.
Il est humain d’interpréter ce que nous voyons à partir de nos propres références. Je le fais moi aussi. La curiosité permet toutefois d’aller un peu plus loin : découvrir ce que la personne faisait auparavant, ce qu’elle comprend déjà et la manière dont elle perçoit la situation devant elle.
Lorsqu’une personne cherche un mot, quelques secondes supplémentaires peuvent permettre à sa pensée d’arriver entière. Lorsqu’une expérience professionnelle nous semble difficile à transposer, une question peut révéler ce qu’elle contient. Et avant d’expliquer comment les choses fonctionnent, demander ce que l’autre connaît déjà peut transformer la qualité de l’échange.
J’ai exploré cette dynamique dans mon article sur l’immigrant-splaining et l’importance d’écouter avant d’expliquer. Ce sujet m’amène également à examiner mes propres habitudes : est-ce que je laisse suffisamment de place aux expériences différentes des miennes? Est-ce que je pose une question avant de présumer? La réflexion devient plus juste lorsqu’elle nous inclut tous.
Un accent change la manière dont une phrase sonne sans diminuer la qualité d’une idée. Un diplôme obtenu ailleurs peut contenir des connaissances utiles ici. Une autre culture peut révéler des possibilités que l’habitude ne nous permet plus de voir. Dans mes équipes, j’ai constaté que ces différences prennent toute leur valeur lorsque chacun dispose d’un espace réel pour contribuer.
Le prix d’un rêve mérite d’être choisi
Les rêves ont un prix. Ils demandent du temps, de la discipline et certains renoncements. Ils occupent des soirées, des fins de semaine et des pensées que les autres ne voient pas. Ils nous obligent parfois à poursuivre un projet avant d’avoir la certitude qu’il fonctionnera.
Avec les années, j’ai toutefois compris que tous les sacrifices ne se valent pas. La santé, la dignité et les liens importants ne devraient pas devenir une monnaie que l’on dépense sans limite. La persévérance demande aussi de savoir quand insister, quand modifier son approche et quand accepter du soutien.
J’aurais aimé comprendre plus tôt que demander de l’aide ne diminuait pas ma force. Personne ne reconstruit une vie entièrement seule. Ma trajectoire porte aussi la générosité des personnes qui m’ont fait confiance, l’affection de celles qui sont demeurées présentes malgré la distance et le travail de toutes les équipes avec lesquelles j’ai eu la chance d’avancer.
La force acquise au fil d’un parcours d’immigration ne vient pas d’une invulnérabilité. Elle vient de la connaissance très concrète de notre capacité à apprendre, à nous adapter, à créer des liens et à trouver une voie lorsque la première n’existe pas encore.
Voir au-delà du premier chapitre
Je ne partage pas ce parcours pour dresser un inventaire des difficultés. Je le partage parce qu’une expérience devient plus utile lorsqu’elle peut éclairer le chemin de quelqu’un d’autre.
Les personnes qui viennent d’arriver se reconnaîtront peut-être dans certaines de ces étapes. S’il y avait une idée que j’aimerais leur transmettre, ce serait celle-ci : votre vie n’est pas en retard. Elle est en reconstruction. Il est possible de se donner le temps d’apprendre sans oublier tout ce que l’on sait déjà.
Pour les personnes qui ont toujours vécu ici, j’espère que ce texte donnera un aperçu de ce qui ne se voit pas immédiatement. Derrière une hésitation, un accent ou un premier emploi se trouve parfois un parcours que nous gagnerions simplement à découvrir.
Tous les parcours sont différents. Je ne cherche ni à idéaliser l’immigration ni à la réduire à ses difficultés. Je souhaite seulement laisser un peu plus de place à la rencontre et à ce que le premier regard ne montre pas.
Ce parcours ne m’a pas rendue invulnérable. Il m’a appris à transformer les difficultés en décisions, les apprentissages en outils et les occasions reçues en responsabilités à honorer.
Je n’ai pas quitté la Bolivie pour effacer qui j’étais. J’ai choisi le Québec pour agrandir ma vie.
Aujourd’hui, je peux regarder ce que j’ai construit avec fierté, remercier les personnes qui m’ont soutenue et rester consciente de tout ce qu’il me reste encore à apprendre.
Recommencer ailleurs n’efface ni nos fragilités ni notre besoin des autres. Le chemin parcouru laisse toutefois une confiance particulière : celle de savoir que, même loin de nos premiers repères, nous pouvons bâtir une vie qui nous ressemble, contribuer à notre société d’accueil et rester fidèles à nos racines.




















